Le 4 janvier 1960, la France est sous la neige. Albert Camus rentre à Paris avec son éditeur Michel Gallimard. Sur la banquette arrière, il a posé le manuscrit inachevé du Premier Homme qui marque le début d'un troisième cycle de création. Au Petit-Villeblevin, dans l'Yonne, la RN5 est sinueuse et un arbre planté comme un gros sceptre dans un virage. Sous le choc, la tôle se froisse aussi facilement que du papier.
Avec la mort d'Albert Camus s'éteint - pour un temps - une certaine idée du bonheur et un sens de la justice tenu comme gouvernail dans la tempête. Il estimait que la charge de l'écrivain est motivée par un double devoir, " le refus de mentir sur ce que l'on sait" et "la résistance à l'oppression". Au nom de la lutte des classes, de la guerre froide, de la politique placée au-dessus de la morale, d'autres ont sombré.
Albert Camus (1913-1960) savait que sa génération ne referait pas le monde, mais pouvait au moins, disait-il, s'employer à ce que celui-ci ne se défît pas. Il tenait la liberté pour "le plus haut et le plus sûr des biens". "Je n'ai jamais pu renoncer à la lumière, au bonheur d'être, à la ville libre où j'ai grandi", avouait-il dans le célèbre discours de Stockholm, qu'il prononça après l'obtention de son prix Nobel en 1957. Il y confiait être "riche de (ses) seuls doutes et d'une oeuvre encore en chantier".
Ce sont les dix dernières années de sa vie, période de doutes et de gloire internationale qu'a choisi de restituer Camus, téléfilm de Laurent Jaoui proposé par France 2. Une période en noir et blanc, bipolaire, exempte de nuances, où le philosophe est pris dans la tourmente.
Pour avoir dénoncé les goulags, L'Humanité le qualifie de "chien de garde des capitalistes", tandis que Sartre, après une amitié de quinze ans, lui signifie son congé en termes méprisants à la parution de L'Homme révolté. Avec les événements d'Algérie, l'exilé revient à Alger pour prononcer un discours public, où il dénonce le "meurtre des innocents" et le terrorisme. Peine perdue, le temps est à la haine et à l'affrontement.
Dans sa vie privée aussi, Camus est piégé dans un conflit de loyauté. Passion pour l'actrice Maria Casarès, aventures avec d'autres femmes, le séducteur ne peut épargner à son épouse Francine (jouée par Anouk Grinberg) les souffrances de la femme délaissée. Dans le rôle-titre, le comédien Stéphane Freiss ressemble à l'écrivain : visage oblong, contemplatif, cigarette aux lèvres, front dégagé, prestance de la silhouette.
A quelle aune juger la tentative de porter à l'écran la biographie d'un écrivain, à tout le moins une tranche de sa vie ? Au plaisir du visionnage ? Selon ce critère, Camus se regarde sans déplaisir. Ce n'est pas une oeuvre poussive, encore moins une fiction à la réalisation et à l'interprétation bâclées. Une voix off donne même à entendre parfois l'auteur à son écritoire. Il y a la Provence de Lourmarin et, en flash-back, le quartier d'enfance de Belcourt, à Alger, le logement miséreux, sa mère, ombre parmi les ombres, et l'épisode décisif où l'instituteur Louis Germain convainc sa grand-mère de le laisser poursuivre ses études. Il aura une bourse, des cours particuliers. Et l'avenir qu'on lui connaît.
Les familiers de Camus, au moins dans ses grandes lignes, ne découvriront rien, dans cette entreprise de vulgarisation, qu'ils ne sachent déjà. Ils ne détecteront pas non plus d'erreurs factuelles. Même la phrase sur sa mère et la justice, qui fit si souvent l'objet de raccourcis et d'interprétations erronées, a été placée là où elle a été proférée : lors d'une conférence de presse, en réponse à une question formulée en termes plutôt agressifs.
Cette adaptation filmique bénéficie de l'assentiment d'Olivier Todd, biographe de Camus, pour qui elle reflète l'idée qu'il se fait de l'homme de théâtre et du philosophe : un homme fidèle à ses idées, infidèle de corps.
Le réalisateur Laurent Jaoui jette une lumière crue sur la volonté insatiable de Camus de séduire et la dépression de son épouse (paranoïa, internement psychiatrique, tentative de suicide qui fut l'une des sources d'inspiration de La Chute). Rien de l'enfance gorgée de soleil et de sensations qui lui rendit sa misère fastueuse et fut primordiale dans la formation de sa personnalité. A l'écran, les difficultés d'élocution de sa mère malentendante ont été gommées. Néanmoins, ce téléfilm donnera peut-être envie à ceux qui le regarderont de mieux connaître l'oeuvre de Camus, seule forme de Panthéon qui vaille.
Interview de Laurent Jaoui, réalisateur de “Camus” diffusé sur France 2 le 6 janvier
29 décembre 2009 variable Laisser un commentaire Voir les commentaires
Camus est sans doute l’un des auteurs dont on parle le plus en ce moment que ce soit à l’occasion du cinquantenaire de sa mort ou de l’intention de Nicolas Sarkozy de le faire entrer au Panthéon. A ce sujet, allez lire la tribune de Michel Onfray parue récemment dans Le Monde. A titre personnel, Camus est l’un de mes auteurs favoris, La Peste un livre qui m’a transformé.
Le 6 janvier prochain, France 2 va créer l’événement en diffusant en prime-time un téléfilm inédit sur la vie d’Albert Camus interprété par Stéphane Freiss et réalisé par Laurent Jaoui. Celui-ci, connu notamment pour avoir réalisé La Traque, m’a accordé une interview. Il y parle bien sûr du tournage de Camus, de sa relation avec son oeuvre mais aussi de la fiction française !
Comment est venue l’idée de faire un film sur Camus ? Pourquoi avoir choisi d’aborder les 10 dernières années de la vie de Camus ?
L’initiative ne venait pas de moi. Le producteur Quentin Raspail m’a contacté pour savoir si j’étais intéressé de développer un projet sur Albert Camus avec le scénariste Philippe Madral. Ils avaient dans l’idée de traiter les dix dernières années de la vie de l’écrivain qui ont été des années de crise. Représenter à l’écran un intellectuel tel que Camus, rendre sensible sa pensée au plus grand nombre, tout en faisant un film émouvant, voilà un défi qui m’a paru passionnant à relever. J’ai demandé au producteur trois semaines de réflexions pour me replonger dans l’œuvre de l’écrivain et voir si je trouvais un angle dramaturgique susceptible de transmettre la pensée de l’auteur sans didactisme. En me plongeant dans la biographie d’Olivier Todd, j’ai trouvé d’autres périodes de la vie de Camus qui auraient pu donner lieu à une fiction. Son premier mariage avec Simone Hié, par exemple, alors qu’il était un tout jeune homme, ou les années de guerre et son action à Combat. Mais la période qui m’était proposée avait l’avantage de mettre en évidence de manière frappante l’interaction de la sphère privée et de l’écriture. Période de doute et d’introspection, dont on retrouve les traces dans « la Chute », les carnets, le « premier homme » ou les discours politiques. Avec un même questionnement existentiel : comment se comporter en homme, c’est-à-dire « comme quelqu’un qui refuse à la fois d’être une victime et un bourreau ».
Comment s’est fait le choix de Stéphane Freiss pour incarner Camus ?
Le choix de Stépahne Freiss n’a pas été une évidence. Je l’avais même stupidement écarté au départ, pour des questions de couleur de cheveux et d’yeux. J’avais dans la tête un Camus plus méditerranéen. Je rencontrais d’excellents comédiens, mais à chaque fois, il me manquait une dimension. Camus était à la fois un homme du peuple et un grand intellectuel, un homme réservé et un acteur, un séducteur à la fierté parfois glaçante, un mélange d’Humprey Bogard, d’un samouraï et de Fernandel, comme il aimait à se définir. Une des femmes de sa vie m’a parlé de lui comme de l’homme idéal. Lourde tâche pour un comédien que d’incarner toutes ces facettes. Et puis Nora Habib, ma directrice de casting m’a reparlé de Stéphane. Je l’ai rencontré, nous avons travaillé sur deux scènes, et Stéphane a tout de suite proposé cette densité, cette complexité et cette séduction que je recherchais. Après, cela n’a été qu’une question de teinture de cheveux, de verres de contact, et… de beaucoup de plaisir dans le travail.
Qu’aimeriez-vous que les téléspectateurs retiennent de votre film ?
J’aimerai bien sûr qu’ils se précipitent sur les œuvres de Camus pour les lire et les relire. J’aimerai aussi qu’ils soient touchés par l’homme, par sa pensée, sa clairvoyance, mais aussi par sa capacité à douter de tout, à commencer par lui-même. J’aimerais simplement qu’ils aient l’impression d’avoir rencontré quelqu’un avec qui ils auraient voulu partager un bout de chemin, un ami intime.
Une anecdote de tournage ?
Un tournage, c’est mille anecdotes. Comment en privilégier une ? Peut-être ce moment magique lorsque nous tournions la scène de « l’appel à la trêve civile », au Cercle du Progrès. Il y avait deux cent figurants dans la salle, et j’ai demandé à Stéphane de lire l’ensemble du discours (dont il ne reste qu’une minute de texte dans le montage). Pendant plus de dix minutes, Stéphane s’est lancé dans ce discours d’une modernité renversante, et j’ai vu la salle parcourue d’un frisson, s’émouvant aux larmes, comme s’ils étaient en train de vivre vraiment l’histoire. Et à la fin du discours, deux jeunes gens d’origine algérienne hurlant en arabe « Algérie libre !! », comme ça, sans raison, comme un cri du cœur. Mais aussi ces scènes bouleversantes entre Stéphane et Anouck, ces moments de vérité tels qu’on n’a plus l’impression d’être devant deux acteurs, mais devant la vie même.
Quelques questions plus personnelles sur Camus
> Quel est votre ouvrage favori de Camus et pourquoi ?
Difficile question. Je pense qu’en fonction de la période qu’on traverse dans sa vie, on se sent plus proche de l’une ou l’autre des œuvres de Camus. J’ai découvert par exemple, les « lettres à un ami allemand », écrites à un des moments les plus sombres de l’histoire de l’humanité et éblouissantes de clarté. Pour la période qui nous concerne, « la Chute » me paraît un sommet. Camus piège son lecteur qui écoute la confession du juge-pénitent, en portant malgré lui des jugements sur les aveux du héros. Le lecteur se trouve à la fin dans la même position que l’auditeur du juge Clamence. En portant ses jugements successifs, il a commencé à s’interroger sur lui-même. Il peut alors commencer sa propre introspection. Magistral.
Qu’avez vous appris sur Camus en préparant ce film ?
Enormément de choses. Par exemple, j’ai été frappé par le poids qu’avaient Camus, Sartre et d’autres intellectuels dans la France d’après-guerre. Leur poids moral est immense. Ce sont de véritables stars de la pensée, admirés et redoutés, qu’on reconnaît dans la rue, qu’on encense. Inimaginable aujourd’hui. Il est aussi frappant de voir comment ils prennent leur propre personne comme point de départ de leur littérature. On a l’impression qu’ils sont les pères spirituels du cinéma d’auteur qui va éclore quelques années plus tard. Et puis j’ai revisité certaines œuvres. Par exemple, j’ai compris après le tournage pourquoi “l’Etranger” m’avait si fortement marqué. J’ai ressenti ce moment où soudain on peut sentir dans sa vie étranger à tout. A sa propre famille, au monde. Sensation que Camus avait si bien incarné dans ce roman. C’est après coup une évidence, mais je suis parfois un peu long à la détente.
Que pensez vous de l’intention de Nicolas Sarkozy de faire entrer Camus au Panthéon ?
Même si j’ai mon idée sur la question, je ne me sens aucunement habilité à faire valoir mon avis sur cette affaire.
Enfin, quelques questions liées à l’état de la fiction française.
> Plusieurs éléments (la crise économique, la réforme de l’audiovisuel public, l’émergence des nouveaux médias) affectent la production audiovisuelle. L’avez-vous ressenti sur la production de Camus ?
Disons que l’écriture et la préparation du Camus se sont produites en pleine mise en place de la réforme sur l’audiovisuel. Au moment même où on reprochait à France Télévisions de ne pas se démarquer du privé. Et je me disais : « Ah bon ? Parce ce projet aurait pu être produit par TF1 ou M6 ? » Soyons totalement honnête : oui, peut-être que TF1 peut produire un « Camus » (ou équivalent) par an, là où France Télévisions en produit cinquante.
> La fiction française est souvent présentée comme “ringarde” comparé à la fiction US. Etes-vous d’accord avec ce point de vue ? Que peut-on faire selon vous pour revaloriser la fiction française aux yeux du public ?
Il est aujourd’hui de bon ton de se couvrir la tête de cendre. Je pense au contraire que la fiction française est d’un très haut niveau, tant au point de vue de la forme que du fond. Nous n’avons certainement pas à rougir face au reste du monde. Nous avons nos faiblesses, mais aussi nos forces, évidentes. Par contre, il existe un problème majeur qui est celui de l’accès au jeune public. Un ami scénariste russe disait que les américains dominaient le monde parce qu’ils avaient compris depuis longtemps qu’il fallait conquérir les peuples à la base, dès leur plus jeune âge. Dans le domaine de l’habillement, dans le domaine de la nourriture, dans le domaine de la culture. Le jean, le fast food, les dessins animés, et les séries. Les anciens enfants font les ados d’aujourd’hui et les futurs adultes. Leur goût a été formé (déformé ?) pendant des années, et quand ils arrivent à maturité, ils ont pris des habitudes redoutables. Ils regardent la fiction de leur pays et la trouvent «bizarre », « datée », elle ne ressemble pas du tout au monde imaginaire et irréaliste qui leur a été proposé des années durant, chaque matin, chaque après-midi, chaque début de soirée… Ce n’est pas l’American way of life, mais l’American way of thinking, of seeing the world. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas se remettre en question et évoluer, mais qu’il faut relativiser, ne pas se tromper de combat, ne pas se dévaloriser et compter sur notre talent.
> Vous intéressez-vous aux nouvelles écritures de fictions sur Internet ? Avez vous des projets en ce sens ?
Au contraire de monsieur Ségéla, je pense qu’Internet est une chance pour l’humanité. Et je pèse mes mots. Je l’utilise de mille façons, et découvre chaque jour de nouvelles possibilités. Pourtant, j’avoue que si internet a totalement modifié ma façon de pratiquer mon métier, je n’ai pas encore transformé ma façon de raconter des histoires.
Quand Albert Camus était le porte-drapeau de “Combat” : Roger Grenier raconte
Le 26 décembre 2009 à 13h30
Tags : Albert Camus
LE FIL LIVRES - Roger Grenier, journaliste à "Combat" au moment où Albert Camus en était rédacteur en chef, évoque ses souvenirs de presse à ses côtés. Camus, un homme engagé, bagarreur, mais surtout un fidèle en amitié... Il y aura cinquante ans le 4 janvier, l'écrivain, le penseur, l'honnête homme disparaissait tragiquement. "Télérama" a décidé de lui consacrer un hors-série, "Camus, le dernier des justes", dont voici un extrait. En bonus (lien ci-dessous), une lecture, par l'auteur, d'un extrait de "L'Etranger". Utile, par les temps qui courent...
Dans quelles circonstances avez-vous fait la connaissance d’Albert Camus ?
J’allais dire dans un escalier. A la Libération. J’appartenais à un mouvement qui s’appelait le CDLR : Ceux de la Résistance. Plusieurs journaux en dépendaient : Volontés, Libertés, un petit journal qui se faisait rue Réaumur dans les locaux de l’ancien Intransigeant puis du Pariser Zeitung. Il y avait là trois quotidiens : Combat, Franc-Tireur et Défense de la France, qui est devenu rapidement France-Soir, et une flopée d’hebdomadaires. On m’a alors dirigé vers les journaux. À Libertés, un petit typographe d’origine italienne faisait tout, tout seul, et il s’était installé d’autorité dans le logement de fonction du directeur du Pariser Zeitung. Dans ce petit format de quatre pages, j’en ai pris une où, sous différents pseudonymes, je traitais du théâtre, du cinéma, des livres, etc.
Puis d’autres journalistes sont venus en renfort. Il paraît que George Orwell, qui était correspondant à Paris, s’est beaucoup intéressé à notre journal, mais je ne me souviens plus si je l’ai rencontré ou pas. Or, un beau jour, j’ai croisé Albert Camus dans l’escalier : il avait été attaqué dans le journal démocrate-chrétien L’Aube. C’était un article idiot, qui soutenait que tous les existentialistes étaient des disciples de Heidegger, donc des nazis. Alors, même s’il n’avait évidemment pas besoin de moi pour le défendre, j’ai fait un papier pour réfuter l’article incriminé, et Camus m’en a remercié. Peu après, il m’a demandé de venir à Combat pour prendre la rubrique théâtrale. Comme vous pouvez l’imaginer, j’étais très content, mais ça ne représentait qu’un article par semaine, et je lui ai donc demandé s’il était possible d’être intégré complètement à la rédaction. Il m’a répondu qu’il allait réfléchir, puis, au bout de trois semaines, Jacques Lemarchand, critique de théâtre, qui avait écrit dans La Gerbe, journal collaborationniste, est rentré à Paris. Camus et lui étaient les meilleurs amis du monde, ils partageaient le même bureau chez Gallimard, chacun, c’est tout de même ahurissant, connaissant les activités de l’autre. C’est sans doute l’amour du théâtre qui les liait. Donc, Camus m’a dit que si je cédais ma rubrique à Lemarchand, il m’embaucherait complètement à Combat. Il m’a dit que Pascal Pia, le directeur, était d’accord, Mais il a surtout ajouté une phrase qui m’a beaucoup touché : « Je ne te laisserai jamais tomber. » Camus était extrêmement chaleureux. Des ennuis de toutes sortes que j’ai eus à cette époque, et j’en ai eu pas mal, il en prenait une part pour lui. Je crois que, pour moi, l’homme a compté encore plus que son œuvre.
Comment se comportait-il à Combat ?
C’était un vrai journaliste : il savait faire un journal de A à Z, de la rédaction à la mise en page. Il avait été secrétaire de rédaction à Paris-Soir. Parfois il s’éclipsait de Combat pour raisons de santé ou parce qu’il était en voyage. Mais c’était le porte-drapeau du journal. Et l’éditorialiste. L’éditorial, à Combat, n’était pas signé et, par la suite, il a parfois été difficile de retrouver ceux qu’il avait rédigés. Mais, heureusement, il avait son style propre. Lors de la polémique entre Camus et Mauriac sur « la justice et la charité », c’est-à-dire sur la question de l’épuration, d’autres que lui ont parfois rédigé des éditos et répondu à Mauriac quand Camus n’était pas là. Une fois, ça a d’ailleurs mal tourné. Un jour,
en effet, après un article de Mauriac dans Le Figaro, un jeune journaliste de Combat qui venait d’être embauché, un fonceur, s’est mis en tête de lui répondre dans l’éditorial. Je ne sais pas si Mauriac avait des espions au journal ou des antennes extraordinaires, toujours est-il qu’il a su que ce n’était pas Camus qui avait rédigé la réponse et a écrit : « J’aime bien cette polémique avec les jeunes gens de Combat, qui sont toujours d’une haute tenue, etc., mais pourquoi cette fois-ci ont-ils choisi le dernier de la classe ? » Après un coup pareil,
le malheureux journaliste a démissionné.
À la Libération, Camus a signé la pétition pour la grâce de Robert Brasillach, le journaliste écrivain de Je suis partout, hebdomadaire pro-nazi et antisémite, condamné à mort en 1945 et exécuté. Comment expliquez-vous cette attitude, qui peut paraître paradoxale ?
Camus vomissait Brasillach, tout ce qu’il avait fait et écrit, mais il était contre la peine de mort. D’ailleurs, en 1948, dans une conférence, il a dit que c’était Mauriac, auquel il s’était opposé sur le thème de « la justice et la charité », qui avait raison. C’était un des traits de caractère de Camus d’ailleurs : chaque fois qu’il polémiquait avec quelqu’un, il se demandait toujours si ce n’était pas l’autre qui avait raison. Ce fut encore le cas lors de sa polémique avec Jean-Paul Sartre.
La controverse qui a éclaté dans Les Temps modernes en mai 1952…
Sartre avait désigné Francis Jeanson en prétendant que c’était le plus modéré pour répondre à L’Homme révolté de Camus. Ce qui est curieux dans cette histoire, c’est que Les Temps modernes avaient publié des extraits de L’Homme révolté avant sa sortie en librairie. Mais après l’article, assez dur, de Jeanson, Camus, au lieu de lui répondre directement, a pris sa plume pour écrire à « Monsieur le directeur », Sartre lui-même. Parce qu’il cherchait la bagarre. Ce qui était aussi une forme de rupture.
Camus bagarreur, qui était aussi, souvent, meurtri par les critiques ?
Oui, mais il ne pouvait pas s’empêcher de répondre. Moi-même, qui étais un gamin, je lui disais parfois : « Mais pourquoi tu réponds ?» Un jour, par exemple, j’ai assisté à une scène qui m’est restée en mémoire. Quand Romain Gary a eu le prix Goncourt pour Les Racines du ciel, en 1956, un « Potin de la commère », dans France-Soir, a soutenu que Romain Gary était un étranger, qu’il ne connaissait pas bien le français et que son livre avait dû être complètement réécrit par Camus et Jacques Lemarchand. Gary n’a rien dit. Mais Camus, lui, a foncé. Le hasard a voulu que je me trouve dans le bureau de Charles Gombault, le directeur de France-Soir, quand il a reçu la lettre de Camus. Je ne sais pas ce qu’il y avait dans cette lettre, mais Gombault l’a lue avec attention, l’a reposée et a dit simplement : « Bon, on ne parlera plus de Camus dans ce journal, que pour annoncer sa mort. » On peut donc raisonnablement estimer que la lettre de Camus devait être assez violente.
À quoi la parenthèse communiste de Camus a-t-elle correspondu ?
Il s’en explique très bien. Au Parti communiste algérien, il était chargé de recruter des militants algériens. Quand le président du Conseil, Pierre Laval, est allé à Moscou, en 1935, il a passé un accord avec Staline aux termes duquel le Parti communiste français mettrait en sourdine son anticolonialisme. Le PC français a laissé tomber le Parti communiste algérien, et tous les messalistes [militants nationalistes du mouvement de Messali Hadj, ndlr] ont été tout à coup abandonnés par le PC. Camus en a été malheureux, comme il le dit dans une lettre à son ancien professeur Jean Grenier [aucun lien de parenté avec Roger Grenier, ndlr]. Ce qui me choque le plus, d’ailleurs, c’est que quand Camus veut adhérer au Parti communiste, il demande l’avis de Jean Grenier, qui lui conseille d’entrer au PC, alors que, pendant ce temps, ce même Jean Grenier était en train d’écrire un livre contre le communisme (Essai sur l’esprit d’orthodoxie).
Jusqu’à quand avez-vous fréquenté Camus ?
Même après Combat, nous sommes restés liés. J’ai souffert, comme beaucoup, de la crise du logement. Lui avait loué une propriété dans la vallée de Chevreuse, à Choisel. Comme je ne pouvais pas garder ma chienne, il l’a gardée pour moi. C’est une anecdote, mais elle montre bien les services qu’il pouvait rendre. Il était très fidèle en amitié. C’était son côté pied-noir.
En 1957, a-t-il eu le sentiment que le prix Nobel qui venait de lui être attribué arrivait trop tôt ?
Oui, c’était l’occasion pour quelques-uns de dire : « Oh ! On récompense une œuvre conformiste, que Camus a terminée, etc. » On n’a pas manqué de lui dire toutes ces gentillesses. Jacqueline Bernard, collaboratrice de Combat, a fait un pot pour lui et il était au trente-sixième dessous. Il nous a dit : « Voilà le discours que je vais faire à Stockholm » et il s’est mis à paraphraser l’Ecclésiaste, remplaçant « Tout est vanité » par « Tout est de la merde… ».
Quand il a déclaré que le prix Nobel aurait dû être décerné à André Malraux, le pensait-il vraiment ?
Je ne sais pas… sans doute. Ce que je sais c’est que, deux jours avant l’annonce du prix, j’ai croisé sa femme, Francine, au théâtre, et qu’elle m’a dit : « Il paraît qu’Albert va recevoir le Nobel ? Pourvu qu’il ne refuse pas ! »
"Je pense que Sartre n’avait pas une
très grandeestime pour l’œuvre de Camus
mais qu’il aimait bien l’homme,
il le voyait comme le voyou algérois.
Pour Camus, c’était l’inverse, il admirait
l’œuvre de Sartre, mais n’appréciait pas trop
l’homme, qui, pour lui, était un bourgeois."
De Camus, vous gardez l’image d’un ami ?
Oui, tout de suite. Je ne voulais pas écrire sur lui. Un jour, j’entre dans le bureau de Gallimard, et Catherine Camus, sa fille, était là. Et ils me disent : « Ah ! tu tombes bien, on cherche quelqu’un pour faire l’album Pléiade de Camus. » J’ai refusé, j’avais trop de travail, je n’en n’avais pas envie, c’était trop proche de moi. Bref, je refuse, aussi énergiquement que je peux. Et le soir, quand je rentre chez moi, je trouve un bouquet de roses avec cette carte de Catherine Camus : « Merci d’avoir accepté. » J’ai donc fait l’album et ensuite les œuvres complètes de Camus pour le Club de l’honnête homme, qui avait acheté les droits à Gallimard.
La lettre de Jean-Paul Sartre à la mort de Camus est très belle, très émouvante.
C’est en effet une très belle lettre. Il n’y a que Simone de Beauvoir qui ne s’est pas réconciliée avec Camus. Je suis peut-être dans l’erreur, mais j’ai une idée sur la relation entre Sartre et Camus. Je pense que Sartre n’avait pas une très grande estime pour l’œuvre de Camus mais qu’il aimait bien l’homme, il le voyait comme le voyou algérois. Et pour Camus, c’était l’inverse, il admirait l’œuvre de Sartre, mais n’appréciait pas trop l’homme, qui, pour lui, était un bourgeois. Je crois que la nature de leurs relations est sans doute dans ce type de regards.
J’ai une autre théorie. Il faudrait d’ailleurs que l’on fasse une thèse là-dessus : toutes les grandes querelles idéologiques de l’après-guerre ont souvent leur fondement dans le taux d’alcoolémie des participants. Ils étaient souvent saouls. Par exemple, la première grande querelle entre Camus et le groupe des Temps modernes, où Camus s’est mis à insulter Merleau-Ponty, s’est passée au cours d’une fiesta chez Boris Vian. Une autre fois, je vois revenir Camus avec un œil au beurre noir et expliquer qu’il s’était cogné contre une portière.
La portière en question s’appelait Arthur Koestler, qui avait voulu boxer Sartre, et son poing avait dévié sur l’œil de Camus.
Comment avez-vous appris la mort de Camus ?
C’était encore dans un escalier. Une secrétaire me dit : « Où étais-tu ? on te cherche partout pour avoir l’adresse de Pascal Pia. » J’ai dit : « Mais qu’est-ce qui se passe ? » « Tu ne sais pas ? me répond la secrétaire. Camus est mort ! » À la fin de Combat, Camus s’était occupé de mes livres : il avait publié mon premier essai, Le Rôle d’accusé, dans la collection qu’il dirigeait chez Gallimard, en 1948. Après Combat, j’avais suivi Pascal Pia pendant un an, parce que je pensais que je le lui devais, puis Yvan Audouard m’a emmené à France Dimanche. J’y suis allé comme rewriter, tout Paris y a défilé. Tous les gens qui ont fait quelque chose ensuite sont passés par là. On réécrivait la copie. Le moindre filet était réécrit dix fois. C’était l’enfer. Un jour, j’en ai eu vraiment assez, et Pierre Lazareff m’a fait passer à France-Soir. À France-Soir, quand il y avait un grand événement, la mort d’Édith Piaf ou le couronnement de la reine d’Angleterre, on envoyait vingt personnes en reportage, et moi je devais digérer la copie. Au début de la télévision, on mettait un poste de télé sur le bureau, une machine à écrire et je faisais le reportage en regardant la télé. Dès qu’une feuille sortait du rouleau de la machine, elle partait à la composition. Et on gagnait comme ça une édition. Puis Claude Roy m’a appelé pour que j’entre chez Gallimard.
Quand vous évoquez Camus à un public qui n’a pas lu son œuvre, comment le présentez-vous ? Comme un écrivain, un philosophe ?
Jamais comme un philosophe : plutôt un moraliste, un écrivain. Un homme.
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Propos recueillis par Gilles Heuré
Roger Grenier est écrivain, récompensé par de nombreux prix (prix Femina, prix de l’Académie française) et membre du comité de lecture des
éditions Gallimard. Il est l’auteur d’"Albert Camus, soleil et ombre" (Gallimard, 1987).
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